Comme le jour dépend de l'innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Je suis vivante.
Je suis vivante à l'heure où j'écris cette première phrase et vous êtes vivant à l'heure où vous la lisez. D'autres heures suivront, jusqu'à celle où je ne pourrai plus écrire cette phrase et où vous ne saurez plus la lire. Oui, d'autres heures viendront, nécessairement. Ne nous en soucions pas. Pour l'instant, avec nos yeux éphémères, avec nos âmes passagères, saluons-nous, moi en écrivant, vous en me lisant. Boubat passe son temps ainsi, à saluer de jeunes lumières un peu partout sur la terre. Saluer cette vie qui, d'heure en heure, s'apprête à nous quitter, est marque de courtoisie. L'amitié de ce salut fait la terre douce au pas, légère au songe. Parce qu'il es photographe, il ne faut pas imaginer Boubat un appareil entre les mains, en proie à l'obsession de l'image prochaine. Il faut l'imaginer mains nues, sommeillant comme un chat sur la banquette d'un train qui traverse la Russie, à l'arrière d'un autobus jaune poussin sur les routes du Brésil, ou sur une chaise vert pomme dans le jardin du Luxembourg. Appuyer sur la touche de l'appareil, cela n'a rien de sorcier. Ce qui est mystérieux, ce n'est pas ce que nous faisons, c'est ce que nous obtenons de faire-cette vie immobile dont notre vie agissante n'est que l'escorte un peu bruyante. Tout vient de là. Tout sort de ce temps silencieux, de ces heures négligées et de cette vie blanche. Tout en sort comme le diable de sa boîte-la justesse, la beauté et l'amour.
« Je t'aime. Je t'aime et dans cet amour fleurit la plus grande vue de toi, une image où tu es libre, une image de drap blanc et ciel pur, je n'entre pas dans cette image, mon amour, je n'y entrerai jamais, tu y es seule, libre d'y dormir, d'y sourire et même d'y disparaître, je te regarde, je t'aime et t'aimant je te vois dans la nuée de ta vie blanche, dans la douceur de cette vie venue à toi et dont toi seule connaîtras jamais le goût, je t'aime donc je te vois et tu es libre dans cette vue. »
On dit parfois que la douleur est nécessaire pour créer. Je pense que la joie est un aussi bon aliment pour le songe. Il y a un mystère du mal su lequel se sont penchés des milliers de sages et de fous, sans jamais l'éclaircir en rien. Il y a un autre mystère aussi insondable, celui du bien. L'un nous aveugle pas ses ténèbres, l'autre pas ses lumières. Nous apprenons très vite à reconnaître la part noircie du c½ur de l'homme, cette pesanteur universelle de l'envie et de la cruauté et nous donnons souvent à la bonté la figure de l'enfance. Ce n'est pas faux, à condition de ne pas tenir l'enfance dans l'enclos d'un âge. La bonté est la petite enfance de l'humanité. C'est une petite enfance qui ne vieillit pas, qui ne grandit pas, qui ne passe pas, qui revient jouer partout où la confiance ouvre un visage. La bonté est la porte grande ouverte d'un visage. Ces portes ouvertes, Boubat n'a pas cessé de les franchir. Dans le soin donné à la singularité faible de chacun, il y a de l'écrivain chez Boubat. Dans sa joie à surprendre la bonté à son point de source il y a chez lui un théologien. Feuilletez ce livre, regardez corps et visages : vous êtes en train de suivre les méditations sur le mystère du bien. Le silence des images n'est pas un silence. Le silence des images est murmure de douceur. Boubat fait mentir la-trop-belle phrase d'Apollinaire sur la bonté, « immense contrée où tout se tait ».
« Lumière », « foyer », « révélé », « ouverture », « développer ». Ces termes on dans la photographie un sens instrumental, technique. Ils peuvent, les mêmes, être sortis de la chambre noire et rendre une autre clarté dans un ouvrage de méditation-autant dire dans l'amour.
Boubat ne « prend » pas ses photographies, il le reçoit. Il les accueille. Quant à connaître précisément ce qui est ainsi accueille, c'est impossible. Le savoir que nous avons d'une chose enferme cette chose sur nous-mêmes. Dans l'accueil, c'est le mouvement inverse : nous sommes ouverts à l'autre et, pour tout dire, nous sommes un peu perdus. Boubat ne connaît pas tout ce qu'il voit, pas plus que je ne comprends tout ce que j'écris. Le meilleur de nous arrive toujours à notre insu.
La confiance est la matière première de celui qui regarde : c'est en elle que grandit la lumière. La confiance est la capacité enfantine d'aller vers ce que l'on ne connaît pas comme si on le reconnaissait. « Tu viens d'apparaître devant moi et je sais qu'aucun mal ne peut me venir de toi puisque je t'aime, et c'est comme si je t'aimais depuis toujours. » La confiance est cette racine minuscule par laquelle le vivant entre en résonance avec toute la vie-avec les autres hommes, les autres femmes, comme si l'air qui baigne la terre ou le silence qui creuse le ciel. Sans confiance, plus de lien et plus de jour. Sans elle, rien.
Mexique, Portugal, France, Inde, Côte-d'Ivoire, Maroc, Chine, années cinquante, années soixante, années quatre-vingt, les vêtements, les objets et les rues changent, demeurent les rires, ma peine et la douceur, le pain que l'on mange et les enfants que l'on berce, les même atomes partout, les images captent ce qui passe, dans ce qui passe il y a ce qui ne passe pas, la vie élémentaire, résistante, une communauté de songe et de fatigue.
Une petite fille lui a fait un jour cette demande : « Donne-moi quelque chose qui ne meure pas. » Chaque image répond à cette petite fille, comme on pouvait seulement lui répondre : en faisant plus que combler sa demande, en l'excédant. Donner juste ce qu'il faut, ce ne serait pas donner.
Lorsqu'on embrasse quelqu'un, le poids du corps monte aux bras, aux mains, aux lèvres et l'appui des jambes sur la terre est d'une rare légèreté. L'amour nous met en apesanteur et vos images diffusent le même bien-être.

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